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C'est une bien étrange sensation que nous éprouvons, et qu'éprouvent sans doute ceux qui l'ont connu, de devoir déjà parler de lui au passé. Il y a assurément un relent d'imperfection à parler de Paul Pondi à l'imparfait. Mais le verbe ''vivre'' a ceci de troublant qu'il ne se conjugue valablement qu'au présent de l'indicatif. Dès qu'il est conjugué au passé, il n'y a déjà plus de vie. Dire de quelqu'un qu'il ''a vécu'' revient en effet à dresser son certificat de décès pour constater qu'il a cessé de vivre.


Le 14 Septembre 2013 à Ngog Mapubi, il a fallu se résoudre à l'idée que Paul Pondi s'en est allé. Sa dernière haute distinction, marque de reconnaissance de l'Etat du Cameroun, lui est parvenue à titre posthume. Il n'a pu la recevoir qu'en position horizontale. Mais qui pourrait, avec pertinence, dire que Paul Pondi a pour autant cessé de vivre ? Les hommes de sa stature ne meurent pas : ils demeurent ; ils se retirent sans doute de la vie active, publique et sociale ; mais s'ils ne sont plus présents, ils sont représentés par leurs œuvres – où l'on compte tantôt les édifices qu'ils ont bâtis, tantôt les hommes et les femmes qu'ils ont élevés, encadrés ou promus. Professor Bernard Fonlon disait: " Some people are building buildings. We are building the people " (Certains hommes construisent des immeubles. Nous autres construisons des hommes). Paul Pondi a fait les deux : il a bâti ou fait bâtir des édifices comme en témoignent les chapelles, et il a construit des destins comme la bonne foi de certains d'entre nous pourraient en témoigner.
Le fils adopté que nous avons eu le privilège d'être s'honore de toutes les prévenances dont il a été entouré, et qui ont permis à un frêle arbuste de grandir et d'accéder à quelque soleil. Paul Pondi pourrait, entre bien d'autres, se définir par une vocation de jardinier : ce jardinier des destins se servait plus de son arrosoir que de son sécateur ;il semblait s'être fait un point d'honneur de donner sa chance à chacun, notamment à quiconque avait choisi de faire de sa vie quelque chose d'utile pour les siens et pour son pays. Car le Cameroun était l'un des principaux ressorts de son action.
Je n'insisterai pas sur la chaleur affective dont il entourait les siens de peur d'être suspect d'en rajouter. Mais pour avoir partagé sa table et son intimité paternelle, je sais qu'il était d'une exigence tendre qui vous donnait des obligations sans qu'il ait, lui, à imposer des conduites en levant le ton. C'était à la fois étonnant et instructif que le Chef d'une force armée comme la Police parvienne à dominer le réflexe des " Ordres " et des " Directives " pour, une fois le seuil de son domicile franchi, redevenir un père de famille presque ordinaire. Une fois qu'il les posait sur vous quand vous aviez fait une étourderie, ses grands yeux vous gourmandaient dans le silence de leur seul éclat ; et vous étiez confus, presque honteux d'avoir été pour lui une source de contrariété. Car il vous donnait presque l'impression de s'excuser d'avoir été triste ...par votre faute. Par affection, il vous éduquait ainsi par l'introspection, vous poussant à faire votre propre examen de conscience. Et vous vous demandiez en quoi il avait, lui, mérité que vous le rendiez aussi triste. Paul Pondi était un parent, pas un parrain.
Je lui dois, entre autres attentions, mes toutes premières lunettes de myope. Au Lycée Général Leclerc, nous faisions nos premiers pas en littérature. Pour bien fourbir nos armes, nous ne lisions pas que des livres ; par boulimie de savoir, mes brillants camarades et moi lisions des bibliothèques. C'était à qui aurait lu tout Balzac, tout Senghor, tout Stendhal et tout Flaubert. Ma vue en a pris un coup : " Papa, je n'arrive plus à lire sur le tableau noir quand j'en suis quelque peu éloigné ". Paul Pondi n'a pas demandé que je le lui rappelle. Il m'a confié à son Secrétaire Particulier, le fidèle et bien regretté M. Mukoko. Un médecin ophtalmologue a fait son office. Papa m'a fait acheter des lunettes. " C'est pour que tu continues à bien travailler en classe " m'a-t-il dit de sa voix enveloppante. Un contrat venait ainsi d'être paraphé : ces lunettes, ce n'était pas (d'abord) pour regarder les filles. À chaque fin de trimestre, je lui présentais mes bulletins de notes. Il en était heureux pour lui et pour mes parents. Il en parlait à ses propres enfants, me désignant comme leur " grand-frère ". Mama Cathé, toujours à côté et jamais distraite, suivait et acquiesçait en éducatrice regardante. De telles attentions vous donnent des devoirs. Jamais, en aucun jour, je n'aurai entendu un mot ni surpris un geste de Mama Cathé qui pût me faire douter de ma place en sa maison. Des décennies plus tard, elle me rappelle encore les poèmes maladroits que je gribouillais pour elle à chacun de ses jours anniversaires. Rien n'aura donc changé. Malgré mon émancipation, je suis resté un enfant de la maison: fils pour les deux parents, grand frère pour les enfants.
Devenu député en 2002, j'ai tenu à dire " Merci " à Paul Pondi que je m'honore d'avoir connu dans mon adolescence vie de fils de paysan. Un culte d'action de grâces a été organisé à Makaï le 8 Novembre 2003, en son honneur, sous la conduite du Révérend Patriarche de l'EPC, Makon Abed Nego lequel, malgré son âge et ses charges dans sa Paroisse Péniel, aura consenti de se déplacer de Douala pour la circonstance. Que pouvais-je bien offrir en signe de gratitude à celui qui avait déjà presque tout, et dont j'avais tant reçu ? Il me semblait qu'un témoignage public de gratitude dans la prière aurait permis de demander collectivement à Dieu qu'Il veuille bien, dans Sa miséricorde, couvrir de Sa grâce des parents aussi aimants que Paul et Catherine Pondi. J'entends encore Mama Cathé réagissant à mon initiative à l'intention de son époux : " A Ngwa, Jésus a guéri dix lépreux. Neuf ont disparu ; un seul est revenu l'en remercier ". Puis, se tournant vers moi : " Merci mon fils !". Ce moment, pour moi, ne fut pas banal : j'avais reçu la bénédiction que tout enfant reconnaissant rêve de recevoir de ses parents.
On peut le dire dix ans après : j'ai essuyé de graves accusations pour ce culte d'action de grâces, des officiels de l'UPC ayant cru devoir me reprocher d'avoir organisé et fait célébrer tout un culte grandiose pour un haut fonctionnaire de la police camerounaise, dans un régime qui avait sévèrement traqué, emprisonné et massacré des upécistes ! Et je n'aurais pas dû ! Et c'est plutôt à eux, dirigeants de l'UPC de l'époque que je devais montrer de la reconnaissance !... Et j'avais trahi l'UPC !... Et tutti quanti ! Ma réponse fut simple et sans humeur : avant d'être Député de l'UPC, il me semblait que j'avais été un enfant ; il aura donc sans doute fallu que quelqu'un m'eût aidé à devenir adulte. L'UPC a l'honnêteté dans sa devise : pouvait-elle tirer fierté d'un adulte Député en totale méconnaissance de ceux qui l'avaient élevé enfant ? Nulle part, l'on avait entendu Um Nyobe prôner une politique qui détruise le sens de la famille et de la gratitude. Mpôdôl n'a-t-il pas montré, chaque fois que possible, qu'il avait de la reconnaissance pour ses tuteurs ? Heureusement, il s'est trouvé des Camarades objectifs pour me faire justice, puisque j'étais un upéciste qui faisait rigoureusement la juste part des choses, sans interférence ni amalgame.
Paul Pondi n'avait jamais cru urgent de fermer sa porte à son upéciste de fils. Certes il lui est arrivé de chahuter subtilement ma turbulence politique ; mais il reconnaissait volontiers la constance et la pertinence de mes positions, attestant en privé qu'elles faisaient efficacement impact dans l'opinion. C'était sa manière de me dire son respect pour mes choix : sans nécessairement partager mes options politiques, il convenait qu'elles puissent être différentes des siennes. Le fils avait visiblement grandi ; et le père comprenait qu'il se soit politiquement émancipé sans se soustraire à ses obligations filiales.
Ceux qui ont travaillé avec Paul Pondi ont dit quel bâtisseur il a été. Mais puisque nous avons encore assez de recul pour nous soupçonner de ne le voir qu'en positif, nous reconnaîtrons volontiers aux autres le droit d'avoir un autre regard, de ne pas partager notre point de... vue, et même de nous reprendre. Car pour me prénommer Gabriel, je n'en suis pas plus Archange. Aussi laisserai-je leur angélisme à ceux qui la revendiquent. Il est cependant un fait constant : personne, jamais, ne parlera de notre Police nationale sans citer Paul Pondi. Convenons qu'il n'est pas ordinaire, encore moins banal que le nom d'un individu soit aussi inextricablement lié à une institution d'Etat. Son livre sur La Police au Cameroun est l'œuvre d'un fondateur que d'aucuns pourraient rebaptiser Paul Police Pondi. C'est dire que s'il y a des hommes qui deviennent quelque chose parce qu'un décret leur a confié une fonction, il y a des fonctions qui deviennent quelque chose parce qu'un décret les aura confiées à un homme.
En côtoyant un tel homme, nous aurons appris ce que c'est que le sens de l'Etat et le sens du Service public. Car sans pontifier ni plastronner, Paul Pondi montrait par des actes que le pouvoir, loin d'être une propriété, est une relation entre celui qui le détient et ceux sur qui il l'exerce. Cette relation - qui gagne à être fructueuse - doit être de service et non d'écrasement. Les témoignages que chacun a suivis lors de ses obsèques sont convergents sur ce point. Par la mémorable homélie du Rév. Simon Bolivar Njami Nwandi, l'Eglise même a témoigné que Paul Pondi était un homme puissant qui, à la différence de certains tortionnaires connus, a mis son pouvoir au service des autres. Déjà, il n'exigeait pas d'être le seul à pouvoir s'éclairer à la lumière électrique à Ngog Mapubi. Des tôles pour l'habitat des siens, il en a fait distribuer à tous les pauvres de sa contrée. Inspiré par une sorte de syndrome du parapluie, il ne supportait pas qu'il pleuve sur des sans abris : son pouvoir était de protection et de promotion, son souci de pouvoir bien faire, tout au moins de pouvoir faire à peu près bien, pour soulager moins fort et moins nanti que lui. Il aura donc combattu autour de lui la honte certaine qu'il y a, selon Camus, « à être heureux tout seul ». C'est cette vie de partage que Dr. Bernard Boum a magnifiquement résumée en une formule lapidaire : « C'était Paul Pondi !».
Nous savons gré à Jean Emmanuel, l'autre Pondi, d'avoir raccompagné son géniteur par des mots sobres mais justes, et non sans humour malgré sa douleur. Il a détendu l'assistance en mettant les obsèques de son père sous le signe de la réjouissance et du recueillement. Cette hauteur explique qu'on n'ait pas subi des platitudes du genre " Paul Pondi laisse derrière lui un vide difficile à combler ". Une dame a cédé à la tentation de prendre inopportunément la parole au nom de l'Association culturelle Mbog Liaa ; mais l'on aura vite oublié cette imposture, tout le peuple du Cameroun ayant salué Paul Pondi pour ses œuvres. Sa famille culturelle a surabondamment confirmé que dans le pays Bassa, réputé difficile en matière de consécration, il est désormais la troisième icône qui mérite attention et considération : car dans le Nyong et Kellé il y eut Thong Likéng ; il y eut Ruben Um Nyobe, et il y aura eu Paul Pondi.
Le Nyong et Kellé a donc toutes les raisons de porter son deuil. Flétri et résiduel, notre département s'avère de plus en plus pauvrement, sinon pas du tout représenté dans la nation, par érosion sociopolitique, par rétrécissement ou par complot tenace de marginalisation.
Paul Pondi ne laisse cependant pas derrière lui le moindre vide à combler : bien au contraire, il s'est vidé par générosité pour combler les vides de nos vies à nous. Qui donc nous convaincra qu'il a cessé de vivre quand il continue de vivre en chacun de nous ?
" C'était... ? Oh, que non ! C'est Paul Pondi."
Bonne nuit, Papa.

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