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aladin3Mythique guitariste, il a sorti l’assiko du grand maquis et l’a hissé au sommet des rythmes qui comptent. L’assiko le lui a aussi bien rendu. Mais aujourd’hui Jean Bikoko Aladin distille la misère et le sentiment d’être abandonné.

Eséka. Le 6 septembre 2003. Le ciel est lourd et la terre très molle. Des signes qui montrent que, dans cette ville historique au creux de 2 collines d’égale hauteur (Hikôa Pondol et Ngui Gwet), la saison des pluies bat son plein. Non loin de la gare-voyageurs de Camrail,

la vente à emporter de Jean Bikoko Aladin, qui lui sert également de cabaret, ne paie pas de mine. A travers des morceaux de planches mal ajustés l’intérieur s’offre au passant qui peut alors apercevoir des seaux placés par endroits pour recueillir l’eau de pluie qui s’échappe de la toiture faite de vieilles tôles. De l’intérieur aussi, on voit le matériel de musique rangé à l’angle d’un podium de fortune : 4 enceintes acoustiques, 2 tambours et puis, plus rien. Vers le comptoir une vingtaine de casiers vides et, sur les tables et les chaises, de la poussière en vrac. La cour du bar est une friche de moisissures verdâtres qui confirme que le lieu n’est pas fréquenté depuis belle lurette.

Ce matin encore, les portes du bar sont barricadées. Et renseignements pris, Jean Bikoko Aladin est non loin des lieux. Puis, soudain, le voilà. Une paire de tennis aux pieds, assortie de chaussons, un bermuda qui couvre à peine ses genoux légèrement enflés, une chemisette à moitié boutonnée et sur la tête un chapeau de feutre qui cache mal son sempiternel “afro”. D’un pas lent, l’artiste qui a sorti l’assiko du grand maquis et l’a hissé au sommet des rythmes musicaux qui comptent, avance, un gros trousseau de clés à la main et sous l’aisselle un exemplaire de “Cameroon Tribune” qui fait état de la répartition de la manne gouvernementale faite aux artistes. “Je reviens de ce pas de Aes-Sonel pour les supplier de me rétablir le courant qu’ils ont coupé au poteau parce que je leur dois 35.000 f cfa d’impayés. Je suis donc allé leur dire que l’Etat m’a donné 2 millions et qu’ils n’ont pas à s’inquiéter, je paierai ma dette. Surtout que depuis près de 6 mois, mon bar ne tourne pas. Il est fermé parce que je suis malade”, soutient Jean Bikoko Aladin, la mine grise.

Mille maux, 50 femmes et 73 enfants

“Le sorcier de la guitare” en est là aujourd’hui, à donner comme garantie une promesse d’aide-maladie qu’il n’est d’ailleurs pas sûr de recevoir de si tôt. “Notre direction de la Socinada qui me donnait souvent un peu d’argent ne le fait plus. Sam Mbendè m’a dit dernièrement de ne plus lui parler des affaires de dépannage parce que le président Paul Biya a débloqué de l’argent pour les artistes. J’ai sollicité une aide de 10 millions f cfa pour me faire soigner et m’acheter un orchestre. Mais, on me parle de 2 millions pour me faire soigner et rien pour les instruments. C’est une mauvaise répartition quand j’apprends que des gens qui ont fait moins que moi dans la musique ont 5, voire 7 millions. C’est décevant pour un artiste comme moi qui n’est même pas très sûr de recevoir cette somme un jour. Puisque je suis vraiment très malade. Et je ne suis debout que grâce à Dieu”, se plaint Aladin criblé de maladies : malvoyance, hernie, rhumatisme, foi, colonne vertébrale, etc. “Autant de choses qui me clouent au sol et qui m’empêchent de faire des tournées comme avant. Moi qui j’ai épousé près de 50 femmes et qui ai 73 enfants devrais les faire vivre avec quoi?”, s’interroge-t-il.

Jean Bikoko Aladin, aujourd’hui au creux de la vague et presque réduit à de l’aide qui frise la mendicité, a connu de grands moments de bonheur. Après avoir connu des débuts très difficiles auprès de Albert Dikoumè (Ngoung Kikok), Hiag Henri et Massing qui avaient des guitares en ronce dans la brousse de Bonepoupa où il a servi comme cuisinier-boy chez M. Bienez, un forestier. Il prend goût à la guitare, en fabrique une dizaine en bambou et de ronce mais chaque fois détruites. Au quartier Songmbenguè où il échoue plus tard, Jean Bikoko porte les parpaings dans un chantier le jour et anime à la guitare chez les gens la nuit. “Chaque fois, c’est mon tuteur qui percevait mon dû sans jamais me le reverser”, se souvient Jean Bikoko qui va replier sur Douala où il exercera comme blanchisseur-cuisinier, tout en restant attaché aux milieux du show-biz.

Aladin fait la connaissance d’Alexandre Ekong, grand guitariste à Ndogbati II qui chante en direct à radio Douala. “Pour jouer à la radio, il fallait remplir 2 fûts d’eau de puits. Ce que j’ai fait pour que mes premières chansons “Mbimba” (l’Aura) et “Koo wada a man lolo” (les petits pas du caneton) soient connues. C’est alors que Samuel Mpoual et Joseph Tamla s’associent et envoient mes chansons en Europe. Et quelque temps après, ils me convoquent à la radio pour voir mon disque (45 tour) et percevoir mes droits d’auteur. Je ne m’y rends pas parce que j’ai peur de tomber dans un traquenard puisque c’était pendant les périodes chaudes d’avant l’indépendance et je n’avais même pas une carte de vaccination avec moi”, se rappelle le guitariste mythique.

L’homme sans âge

En dehors de la guitare électrique qu’il introduit dans l’assiko, Jean Bikoko innove avec des percussions et la contrebasse, et même des pas de danse. Le rythme décolle véritablement, l’artiste aussi. Samuel Mpoual et Joseph Tamla créé la maison de production “Africa Ambiance” exclusivement pour Jean Bikoko qui y sera produit du 1er au 75ème disque sans un autre artiste. Il est aux anges avec son premier 45 T (tours) qui lui rapporte 300.000 f cfa de droits d’auteur. “Je suis devenu “fou”. Car je n’avais pas encore eu un billet de 5 F.”. Depuis lors il est allé de succès en succès comme lors de cette fête organisée à la veille de l’indépendance pour les retrouvailles de Victor Manguelle. Jean Bikoko repéré par Paul Soppo Priso est invité à animer aux côté de Manu Dibango le mariage de l’un de ses fils. Il demande un cachet de 20.000 f cfa que Soppo Priso lui verse sans rechigner. De tous les groupes invités, Jean Bikoko est le plus anonyme. L’accès à la scène ne lui est pas facile. Mais il y parvient à 2 heures du matin et monopolise la scène jusqu’à 10 heures. Il reçoit de Paul Soppo Priso une prime d’un million francs et beaucoup d’autres présents. “Il m’a interdit de ne plus taxer mes prestations parce que mon talent est incommensurable”, affirme l’artiste à qui l’assiko a donné célébrité, popularité, carnets d’adresses et argent. “Si je ne suis pas riche aujourd’hui, c’est parce que j’ai mal géré ce que j’ai eu. Il faut souligner quand même que j’ai commencé à avoir de l’argent de l’assiko alors que j’étais très jeune, instable, emporté par la vie. Maintenant que je suis réfléchi, je ne vois plus rien”, reconnaît le “pape” de l’assiko à qui Simon Ngann Yonn avait remis un million de francs pour acheter un orchestre qui fut inauguré au Cinéma Le Wouri où les recettes de l’ordre de 6.500.000 f cfa étaient revenues à Jean Bikoko Aladin qui ne se souvient pas de l’année. Comme de son jour et de l’année de sa naissance. Il ne connaît pas son âge. Mais il se rappelle avoir eu feu Mgr Nicolas Ntamag lui né vers 1913 comme camarade de classe à l’école de la mission catholique d’Eséka. Officiellement il et né vers 1939 (?).

Depuis les années 60 Jean Bikoko aurait pu bâtir fortune à partir de son art. En 1962, il signe un contrat avec M. Di Seppio propriétaire de “Canne à sucre” à Edéa pour un salaire mensuel de 35.000 f cfa. “En plus, je ne rentrais pas avec des primes de moins de 200.000 f cfa par jour. Seulement, les membres de mon groupe me brimaient beaucoup et prenaient la part du lion. A Edéa aussi, je me mariais au moins 5 fois par jour. Au point que je suis parti d’Edéa avec 47 femmes. Ce qui avait énervé mon parrain qui en a fait partir plusieurs contre 300.000 f cfa de dommages chaune”, raconte Aladin qui doit ce sobriquet à son éclectisme.

Locataire au village

A cette époque Jean Bikoko brillait au propre comme au figuré. Il a participé par le passé à plusieurs grands rendez-vous culturels tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. “J’ai été de l’expédition du Festival des arts nègres de Lagos et d’Algérie. Et à l’arrivée de Tino Rossy et de Claude François au Cameroun, c’est moi qui étais chargé de leur donner la réplique”, martèle-t-il pince sans rire. Car il estime qu’il mérite plus de considération aujourd’hui pour “services rendus”. Il ne perd non plus le souvenir de son dîner chez Johnny Halliday et son épouse Sylvie Vartan.
Mais visiblement, Jean Bikoko Aladin n’est que l’ombre de lui-même. Il distille la misère et le sentiment d’être un homme seul, abandonné à son triste sort. “Est-ce que moi je n’ai pas servi la République? Pourquoi me marginalise-t-on? Que doit devenir ma progéniture?”. L’artiste ne tarit pas de questions surtout qu’il est à Eséka, chez soi, sans toit. “Je suis à Eséka, ma ville natale et je ne peux me construire. En 1972, avec l’arrivée de la société Cogefar, j’ai construit un bar-restaurant-auberge qui a été détruit. J’ai eu la recommandation du ministre Njami Nwandi pour qu’on me donne un lopin de terre à Eséka pour construire. Mais le dossier est resté lettre morte à la préfecture et à la mairie”. Aujourd’hui Jean Bikoko Aladin va de location en location. Son seul espoir repose sur Victor Bitjocka bi Kon de qui il attend son prochain album qui, on l’espère, aura le même accueil populaire que “Saï mbog” et “Hikii jam ligwé nguen” qui ont fait couler beaucoup d’encre et de salive et lui ont valu un interrogatoire de police, non sous le régime Ahidjo mais bien sous le Renouveau.

Noé Ndjebet Massoussi / Le Messager

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